Les serments de Strasbourg (842)

Introduction

    Trait de verdun 843         

 

            Louis le Pieux, fils de Charlemagne, est maître de l’Europe en 814. Il est soucieux de la stabilité de l’Empire, conséquence il promulgue en 817, l’Ordinatio Imperii. Il s’agit d’une Constitution d’Empire qui dispose et organise la succession impériale de Louis le Pieux.

            L’Empire Carolingien étant vaste, les réformes de Charlemagne pour unifier administrativement son Empire, avec les missi dominici, peuvent être anachroniquement les préémices  d’une centralisation déconcentrée.

            L’Ordinatio Imperii s’inscrit dans cette volonté de conserver l’Empire Carolingien en organisant juridiquement la succession de Louis le Pieux entre ses trois fils. Néanmoins, ladite volonté reste vaine avec l’arrivée de Charles Le Chauve, fils de Louis le Pieux avec l’impératrice Judith.

            Le 20 juin 840, Louis le Pieux meurt. C’est alors qu’il ne reste rien de l’Ordinatio Imperii. L’Empire se morcelle, des clans se constituent autour des fils du défunt empereur, la guerre fratricide menace de porter le coup de grâce à l’Empire de Charlemagne.

            C’est dans ce contexte qu’interviennent, le 14 février 842, les serments  de Strasbourg. Ces derniers sont transcrits par l’historien et homme politique du IXème siècle, du nom de Nithard. Nithard n’est d’autre que le petit-fils de Charlemagne puisque du mariage entre la fille de l’Empereur Carolingien, Berthe, avec Angilbert. Il est donc le cousin de Louis le Germanique et Charles le Chauve tous deux parties aux serments. Par ces serments, Louis le Germanique et Charles le Chauve font alliance face à leur Empereur d’aîné, Lothaire.

            Dans quelles mesures pouvons-nous affirmer que les serments de Strasbourg sont des textes entretenant l’ambigüité entre la stabilité carolingienne et la dislocation de l’Empire ?

            Lors d’une première partie nous pouvons nous interroger sur les aspects politico-militaires des serments de Strasbourg, puis dans une seconde partie nous analyserons les conséquences diplomatiques desdits serments, et enfin dans une troisième partie nous appréhenderons la naissance du français ou les conséquences linguistiques des serments de Strasbourg.

I/ Aspects politico-militaires des serments de Strasbourg

A/ Répondre à de nombreux conflits

 

            L’Empire de feu Louis le Pieux est laissé à la merci de ses trois fils. Lothaire, l’aîné est le seul à avoir hérité du titre impérial, ce qui juridiquement et politiquement le place en situation de légitimité vis-à-vis de ses frères. Cependant, l’Empire est divisé en trois entités administratives et politiques avec Lothaire, Louis le Germanique et Charles Le Chauve. Les serments prennent un scénario de réquisitoire contre Lothaire, comme nous pouvons le constater lorsque Louis le Germanique prend la parole sur un ton accusateur : « Vous savez à combien de reprises Lothaire s’est efforcé de nous anéantir, en nous poursuivant, moi et mon frère ici présent, jusqu’à l’extermination. ». Ce qui peut signifier que l’unique détenteur du titre impérial souhaite unifier et rallier à lui les royaumes de ses deux autres frères, en faisant fi des dispositions de l’Ordinatio Imperii.

            « Et que vaincu il s’est retiré avec les siens là où il a pu ». Louis le Germanique et Charles le Chauve ont livré bataille également contre Lothaire ; en conséquence, les serments de Strasbourg peuvent être un armistice pour fixer les conditions de paix.

 

B/ Volonté de graver juridiquement la paix en Europe

 

            « Il fût fait droit à chacun comme par le passé ». Louis le Germanique fait référence à l’Ordinatio Imperii de Louis Le Pieux dans le sens où il enjoint son frère aîné Lothaire à respecter les dispositions prévues par leur père afin de sceller le principe de paix dans leurs royaumes. L’importance de l’œuvre juridique de Louis le Pieux reste très marquée dans les arguments de Louis le Germanique.

            Par conséquent, les serments de Strasbourg manifestent effectivement la volonté d’empêcher la guerre fratricide.

            Néanmoins, si cette volonté semble être partagée par Louis le Pieux et Charles le Chauven Lothaire demeure plus que réticent à accepter les conditions de paix proposées.

 

C/ Nécessité de l’alliance bi-latérale

 

            « Il recommence à porter la désolation chez notre peuple en incendiant, pillant, massacrant » (L.16/17). Louis le Germanique précise que malgré la défaite militaire qu’a connu Lothaire, ce-dernier continue ses mouvements d’armées. Comme nous l’avons vu aupravant, il s’agit encore une fois de la politique de l’unification voulue par Lothaire ; en somme, Louis le Germanique et Charles le Chauve faisant valoir l’argument juridique de l’Ordinatio Imperii, Lothaire lui avance la question de la légitimité en étant l’unique détenteur du titre d’Empereur. Cet élément est important à analyser dans le sens où Lothaire s’inscrit dans la lignée de Charlemagne et, le Carolingien a toujours voulu tout mettre en œuvre pour recomposer l’Empire Romain d’Occident. Or, une telle division territoriale et royale du territoire ne saurait être concevable par Lothaire.

 

            Lors de cette première partie nous avons analyser les aspectes politico-militaires des serments de Strasbourg. Les trois fils de Louis le Pieux n’ont pas la même vision de l’Empire ni de la dynastie carolingienne.

II/ Les conséquences diplomatiques

A/ L’union face à un ennemi désigné

 

            « Nous avons décidé de prêter ce serment l’un à l’autre, en votre présence. » Il s’agit d’un serment entre Louis le Germanique et Charles le Chauve. Par conséquent, nous voyons là la naissance d’une nouvelle entité administrative mais timide car Louis le Germanique et Charles le Chauve font alliance mais ne fusionnent pas pour former un seul et même royaume.

            Il est donc un paradoxe dans ce serment de Strasbourg, car Louis le Germanique et Charles le Chauve veulent à la fois préserver la paix dans l’ancien empire de Charlemagne en faisant faisant référence à l’Ordinatio Imperii, mais se détâcher de l’œuvre carolingienne de restaurer le grand empire Romain d’autrefois.

 

B/ Un serment à la portée limitée

 

            Le terme de serment contredit la valeur juridique donnée au texte. « Si Dieu nous donne repos grâce à votre aide, nous soyons assuré d’un profit commun ». Tout comme l’Ordinatio Imperii, les serments de Strasbourg sont placés sous le joug d’une importante et omniprésente piété, sans doute pour renforcer la valeur des propos prononcés. Ces serments ne sont pas un traité, et il contraint de fait moins les parties au serment qu’un traité diplomatique qui a force de loi.

  « Je secourrai ce mien frère Charles par mon aide en tout chose ». Il s’agit de la phrase la principale des serments car c’est par celles-ci que les deux frères déclarent l’alliance et l’assistance mutuelle. On voit la volonté de Louis le Germanique et de Charles le Chauve de parer aux lacunes laissées par l’Ordinatio Imperii, qui elle aussi pourtant était placée sous l’égide de la piété et du contrôle chrétien. 

III/ La relation des serments avec la tradition Franque

A/ L’héritage du pouvoir souverain

 

            « Comme par le passé ». Il est dans la tradition du pouvoir institutionnellement prévu par les Francs que le Roi défunt partage son royaume entre ses enfants, car le droit d’ainesse n’est pas institué comme nous l’avons vu durant le cours magistral. Ainsi, Louis le Germanique et Charles le Chauve font référence et s’appuient directement sur ce principe Franc pour justifier et légitimer leurs positions en tant que Rois d’un territoire définit correspondant à l’Empire de leur père.

            En revanche, ce que l’on peut constater c’est le fait que Lothaire ne se contente pas uniquement d’avoir hérité et d’avoir été consacré par son père lors de l’Ordinatio Imperii du seul titre impérial, mais il conteste également la division administrative et territoriale de ce qu’il considère devoir être son empire dans l’unité carolingienne. Comme nous pouvons le voir à la ligne 16 lorsque Louis affirme « qu’il ne cesse de me poursuivre à main armée, ainsi que mon frère ici présent », Lothaire souhaite conserver et recomposer l’Empire de Charlemagne, avec l’unité et l’indivision que l’on lui connait.

            En conséquence, dans le texte des serments de Strasbourg il y a deux conceptions institutionnelles du pouvoir qui s’opposent : l’une héritière du pouvoir Franc avec un principe de subdivision du territoire entre les fils du défunt souverain ; et l’autre plus récente et mise en application par Charlemagne qui consacre un Empire unit par le Droit ou par la force.

 

B/ Une stabilité précoce

            « Je secourrai ce mien frère Charles par mon aide en tout chose ». Le propos de Louis le Germanique à la ligne 26 nous indique qu’une stabilité militaire et diplomatique est instaurée avec l’alliance des deux frères face à Lothaire, alliance consacrée par la légitimité pour se référer à l’Ordinatio Imperii d’une part mais aussi plus généralement comme nous venons de la voir, aux principes des rois Francs. Ce qu’espère Louis et Charles c’est de dissuader Lothaire de reprendre les armes, mais aussi de le contraindre à se plier à la volonté de leur père, Louis le Pieux. Le souhait de stabilité voulue par Louis et Charles est marqué par une forte piété chrétienne, notamment pour ne pas s’éloigner de l’esprit dans lequel a été élaborée l’Ordinatio Imperii.

 

 

C/ Vers un inéluctable morcellement  de l’Empire

 

            Néanmoins, et en dépit des efforts réalisés par les deux frères carolingiens pour maintenir une certaine continuité dans la volonté de leur père, les serments de Strasbourg comportent des éléments qui vont engendrer la dislocation territoriale. En effet, comme nous pouvons le voir distinctement aux lignes 34/35 « le serment que prononça chaque nation dans sa propre langue est ainsi conçu en langue romane ». Louis prête serment en langue tudesque, ancêtre du germain, tandis que Charles l’effectue en langue Romane, un dialecte souvent rapproché à un ancien français. Le plus important dans le fait que ce serment soit bilingue, est que par conséquent il n’existe pas d’unité linguistique, à l’inverse de l’Empire de Charlemagne qui avait imposé le latin dans tout l’empire. En outre, l’on peut considérer que la forme même du serment contraint les volontés et les ambitions de Lothaire dans le sens où il échoue à recomposer linguistiquement ce qu’il pense être légitimement son Empire. 

Conclusion

            En conclusion de ces développements, nous pouvons dire d’abord que les serments de Strasbourg sont l’expression d’une volonté et sa traduction politique de trouver un moyen de de consacrer la paix durable dans l’ancien Empire de Charlemagne pour à la fois faire respecter l’Ordinatio Imperii de Louis le Pieux mais aussi s’inscrire dans la continuité Franque de la transmission du pouvoir.

            Néanmoins, ce texte des serments de Strasbourg bilingue, n’a aucune valeur juridique sur le plan diplomatique et donc n’a pas de force contraignante si ce n’est la dissuasion militaire. En conséquence, c’est l’année suivante, en 843 que Charles, Louis et Lothaire vont conclure le Pacte de Verdun et qui instaurera officiellement trois entités administratives : la Lotharingie, la Francie occidentalis la Francie orientalis dirigée souverainement par respectivement Lothaire, Charles Le Chauve et Louis le Germanique. 

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